ARTICLE III : LA GRANDE ILLUSION
Plus je m’intéresse au statut d’artiste-auteur, plus j’ai l’impression de me perdre dans les méandres d’un système où la logique et le bon sens n’existent plus.
Chaque document administratif ouvre une nouvelle porte sur un système bricolé de partout. Un système qui semble tenir uniquement parce que plus personne n’a vraiment envie de regarder comment il fonctionne.
Et au milieu de tout ça, il y a toujours les mêmes qui encaissent.
Les plus précaires, les moins protégés, ceux qu’on félicite pour “faire vivre la culture”, mais qu’on regarde soudainement de travers dès qu’ils parlent de droits sociaux.
Les chiffres sont plus parlants que de longs discours en voici :
Et dans le rapport d’activité 2024 de l’Urssaf Limousin, il y a un chiffre qui m’a littéralement fait sortir de mes gonds.
7,3 euros !
Sur 100 euros de cotisations collectées, 7,3 euros partent à l’assurance chômage.
Le rapport indique également que l’Urssaf Limousin a collecté 4,3 milliards d’euros de cotisations en 2024. Si 7,3 % sont reversés à l’assurance chômage, cela représente environ 314 millions d’euros. (Vous ne les reverrez jamais. Merci pour votre participation.)
314 millions…
Pendant ce temps-là, combien d’artistes-auteurs vivent sans véritable filet de sécurité, sous le seuil de pauvreté ? Suffisamment pour que la précarité soit devenue la norme plutôt que l’exception. (les chiffres dans mes précédents articles parlent d’eux-mêmes.)
Parce qu’en tant qu’artistes-auteurs, nous sommes rattachés au régime général. Donc on cotise, on participe au financement du système, on alimente les caisses comme tout le monde.
Mais quand il s’agit d’ouvrir des droits ?
Abracadabra.
Là, soudainement, on redevient un cas particulier. Pas assez salariés, pas assez indépendants, pas dans les bonnes cases, pas compatibles avec le fonctionnement classique du chômage.
Donc résumons :
Assez intégrés pour payer.
Pas assez intégrés pour bénéficier.
Alors oui, c’est très bien de participer à la solidarité collective, c’est même normal. Mais derrière, qui aide les artistes-auteurs quand les revenus s’effondrent entre deux contrats, deux commandes ou entre deux périodes d’activité ?
Parce qu’à force, cette solidarité ressemble surtout à un système à sens unique.
Et pire encore ! En retour, on nous fait régulièrement comprendre que nous serions des privilégiés, des assistés, voire tout simplement de “saltimbanques” qui en demanderaient trop.
On ne court pas après des avantages, on demande seulement de la logique et du bon sens.
Car si nous sommes suffisamment rattachés au régime général pour cotiser, pourquoi cessons-nous soudainement d’exister lorsqu’il s’agit des protections collectives ?La loi est pourtant censée être la même pour tous. Mais manifestement, certains cotisants sont plus “universels” que d’autres.
À force, difficile de ne pas avoir le sentiment que certains travailleurs servent surtout à financer un système qui ne les considère jamais totalement comme légitimes lorsqu’il s’agit d’ouvrir des droits.
On viendrait presque nous expliquer que nous profitons du système, alors qu’à ce niveau-là, c’est précisément l’inverse.
Depuis plusieurs années, des réflexions existent autour d’un mécanisme de continuité des revenus pour les artistes-auteurs. L’idée n’est pas de créer un “statut privilégié”, mais simplement de reconnaître une réalité pourtant évidente : les revenus artistiques sont, par nature, irréguliers, fragmentés et discontinus.
D’autres pays ont déjà choisi de reconnaître cette réalité.
En Belgique, le statut de “travailleur des arts” permet un accès à un revenu de remplacement entre deux périodes d’activité.
En Irlande, un revenu de base expérimental destiné aux artistes a été mis en place avant d’être prolongé, reconnaissant enfin qu’on ne peut pas demander à un secteur culturel entier de survivre uniquement grâce à la passion et à l’instabilité permanente.
En France aussi, plusieurs propositions de loi ont tenté d’ouvrir le débat autour d’une continuité des revenus pour les artistes-auteurs. Certaines prévoyaient même une intégration au régime commun de l’assurance chômage.
Mais à chaque fois, le même réflexe revient :
comme si accorder des droits sociaux cohérents à des travailleurs qui cotisent déjà au système revenait soudainement à menacer l’équilibre du pays tout entier.
Comme si réclamer un filet de sécurité minimal transformait immédiatement les artistes-auteurs en privilégiés.
Alors qu’au fond, la question reste absurdement simple :
Pourquoi des cotisants restent-ils durablement exclus d’une partie des protections collectives qu’ils financent ?
Sources :
Rapport d’activité 2024 de l’Urssaf Limousin
Le Monde « En Belgique et en Irlande, un revenu de remplacement pour les artistes-auteurs »
Le Monde « Une proposition de loi vise à intégrer les artistes-auteurs dans la caisse commune de l’assurance-chômage »
Actualitté « Statut des artistes-auteurs : que prévoit la Commission européenne ? »
Opale Art « Revenu de base pour les artistes en Irlande »
Note importante
Ce blog n’a pas vocation à faire du journalisme. Cependant, les informations, chiffres et références partagés ici s’appuient sur des sources publiques (rapports, données officielles, retours de terrain), mais peuvent contenir des imprécisions. Je m’efforce d’être la plus rigoureuse possible. Mais si vous repérez une erreur, une approximation ou une coquille, n’hésitez pas à le signaler.
L’objectif est simple : mieux comprendre une réalité souvent mal racontée.

Alors là ça me la coupe. C'est pourtant logique de côtiser pour tous au régime général... Mais la vaste mascarade à ciel ouvert de n'avoir accès à aucun de ces droits fondamentaux me scie en deux. C'est écœurant. Merci en tout cas pour ton travail ! Lui il donne envie de continuer la lutte !
Je suis belge et je me suis un peu intéressée au statut de travailleur·euse des arts, les auteur·rices n’y ont vraiment pas accès facilement à cause des conditions (en gros, ça ne concerne que des artistes qui ont déjà un certain niveau de de revenus découlant de leur art, ça exclut les auteur·rices non-fiction…).
Je réfléchissais justement à toutes ces inégalités récemment et j’en suis venue à la conclusion que ça devient plus “intéressant” d’être auto-éditée et de prendre un statut d’auto-entrepreneure ou équivalent, parce qu’au moins on a un statut juridique clair, on peut défrayer, et ça ouvre certains droits sociaux.